Migrations Santé
 
EDITO : PROJET DE VIE DES JEUNES,
DEVIANCES & RADICALISATION
 
L'adolescence constitue une période cruciale dans l'évolution physique et psychique de toute personne. Les ruptures causées par le processus migratoire, l'impact du vécu social, les difficultés économiques, les ruptures culturelles et les impératifs de l'environnement quotidien pour certains adolescents, influent sur leurs enjeux identitaires.

Se sentant doté de nouvelles capacités physiques et intellectuelles, mais ne maîtrisant pas les contours et les limites, il va se créer chez certains adolescents issus de l'immigration des comportements d'attrait et de répulsion envers les schèmes et croyances de la culture traditionnelle des parents et les normes et règles de la société moderne où ils ont toujours vécu.
Entre ce va et vient et un manque de discernement pour maîtriser les contours et les limites de leurs comportement, la frontière de la transgression est vite atteinte. Elle peut se manifester sous différentes formes de déviance, dont la plus médiatisée, néanmoins la plus dangereuse est celle qui épouse les idées extrémistes, aboutissant à la radicalisation.

Nous avons partagé aléatoirement le présent ouvrage en deux parties. La première reprend les interventions de la journée d’étude « Comprendre le processus de radicalisation, sensibilisation et prévention », organisée par Migrations Santé France le 18 octobre 2018 à la Cité des Sciences et de l’Industrie.
La deuxième partie reprend des communications de la table ronde Franco-Marocaine organisée le 29 mars 2017 par le CAREF* (UR UPJV 4687), Université de Picardie Jules Verne (Amiens), en partenariat avec Migrations Santé France. Cette rencontre scientifique avait pour thème « Grandir au Maroc et en France : contexte et identité ».

La première partie traite dans son ensemble des problématiques des rapports entre la culture, l’acculturation et l’identité culturelle qui en découle chez les jeunes de parents immigrés. L’identité culturelle ne peut être dissociée de l’identité psychosociale qui exprime un besoin de se sentir semblable aux autres, tout en gardant sa spécificité et sa singularité, de manière à se sentir indépendant, autonome, mais aussi proche et semblable en même temps.

Après un aperçu général du rôle de la culture dans la formation psychosociale, les contributions s’attachent à « décortiquer » les différentes facettes que peuvent prendre les déviances, les transgressions voire les radicalisations induites par les travers des inductions culturelles dans leurs différentes formes. De sorte que l’adolescent peut se retrouver devant d’innombrables enjeux psychiques issus de l’affiliation à une culture. Ceci en référence aux concepts fondamentaux de la psychanalyse pour expliquer la fonction psychique de la culture et son mode de transmission ainsi que le rôle de l’école en tant que principal espace de socialisation de l’enfant et de l’adolescent après la famille. De sorte que la culture peut être considérée à la fois comme le problème et comme la solution puisqu’elle implique une limitation tout en proposant des possibilités de satisfaction substitutives (Méloni).

Les risques de déviances et -ou- de transgression de l’ordre familial et social peuvent prendre des formes allant jusqu’à une radicalisation idéologique, politique et religieuse. Ils sont favorisés par la complexification de nos sociétés postmodernes et une culture mondialisée, « caractérisée par des informations paradoxales, l’instantanéité des phénomènes, l’hypersélection, l’hypersécurité provoquant un brouillage du sens des réalités, des repères quotidiens …avec des modèles médiatisés déviants : ultralibéralisme, culture artificielle de la « pensée magique » (Wallet). Les migrations internes et externes ont comme conséquences des déracinements ainsi que des bouleversements des rapports familiaux. Dans de telles situations les opinions et actes radicaux trouvent un terrain propice pour un embrigadement idéologique, politique et religieux agissant sur des personnes vulnérables ayant un vécu d’isolement, d’abandon ; des personnes faibles voire sensibles au retour à des valeurs mythiques : « Nous sommes le bien, tous les autres sont le mal ». Devant de telles situations une vigilance et une prise en charge préventive des jeunes vulnérables s’imposent.

« La question de la radicalisation n’est ni nouvelle, ni en elle-même inquiétante, mais elle se pose de façon spécifique lorsqu’elle s’exprime avec violence…Ce qui nous interpelle aujourd’hui est plutôt « comment une conception fanatique d’une idéologie quelconque peut déboucher sur des actes de violence » (Tessier). A côté des idéologies classiques politiques et religieuses, apparaissent de nouvelles idéologies source de nouveaux fanatismes. Le dénominateur de tous ces fanatismes est la sacralisation de ses propres visions et le rejet de ceux qui n’y adhèrent pas. A partir de cette vision fanatique des choses reflétant un état psychique pathologique, tout un cycle mortifère va s’installer.
Alors que le monde moderne promeut le savoir scientifique et la rationalité, force est de constater l’émergence de plus en plus fréquente de nouveaux dogmes irrationnels qui s’ajoutent aux anciens fanatismes au nom de croyances religieuses. Ainsi, il serait intéressant de comprendre les processus inconscients qui sous-tendent cette irrationalité, « en appréhendant la dimension idéologique de la religion … comme une représentation déformée du monde et, en référence à la psychanalyse, comme une manifestation psychique qui porte l’empreinte de l’intervention du surmoi de la culture » (Méloni). De sorte que l’idéologie avec son cheminement réducteur pour arriver à l’absolu évite tout esprit critique de sa propre vérité et empêche ainsi l’élaboration psychique nécessaire pour faire face à un mal-être manifeste.

L’un de ces dogmes est celui qui pousse des jeunes, en France, à adhérer à une idéologie de la mort en tant que sacrifice suprême. Ils vont chercher la mort comme un sacrifice suprême pour accéder à un au-delà magnifié et sublimé. L’offre djihadiste correspond à une politique orientée par le triomphe de la mort, ce qu’on pourrait appeler une « thanatopolitique ». Mais la mort dont il s’agit ici recèle en elle une vie supérieure (Chaïb).

Face aux situations qui engendrent des comportements de déviances pouvant aller jusqu’aux transgressions des règles de vivre ensemble et qui peuvent se traduire par des actes de violences sous différentes formes, il est nécessaire d’aider les adolescents à se structurer psychiquement autour d’un réel projet de vie. Car « l’adolescence nécessite un changement de structures de la personnalité se traduisant par la recherche de nouvelles limites tant corporelles, psychiques que sociales, qui impliquent toutes la question des liens, des relations des jeunes avec les autres, ainsi que l’établissement de nouveaux rapports au vecteur temps porteur de ces transformations” (Riard).

La deuxième partie de l’ouvrage permet de réfléchir sur les processus de construction de l’identité chez les enfants et adolescents et sur le passage à l’âge adulte. Dans cette construction identitaire le rôle de la famille, de l’école et du milieu social ambiant est d’une importance majeure. L’identité forgée par les jeunes est tributaire des valeurs et repères culturels reçus. Chercheurs et praticiens ont confronté leurs expériences en ce domaine en ciblant plus particulièrement les points suivants :
En quoi et comment les acteurs impliqués dans et par cette construction interviennent-ils plus spécifiquement, et comment (en termes de mécanismes) joue alors la culture de chaque pays sur les jeunes ?
Comment les jeunes peuvent-ils grandir et se construire lorsqu’ils sont placés dans une situation interculturelle (p. e. ceux dont les parents ou grands-parents ont migré) ? Quelles peuvent en être les conséquences sur cette construction ? Souvent vue sous un angle « négatif », cette situation ne peut-elle pas tout au contraire constituer dans certains cas un contexte favorable à leur développement, et en quoi ?
Comment chaque pays peut-il aider ses jeunes à grandir et favoriser leur insertion sociale lorsque ceux-ci sont handicapés (physiquement ou mentalement), délinquants ou encore marginaux ? Quels outils peut-il éventuellement mettre en place à côté de ceux déjà présents.
Le premier article de cette deuxième partie aborde le cas des jeunes issus de couples mixtes franco-marocains vivant au Maroc. Il s’agit de 10 filles et de 10 garçons de 12 à 14 ans, de père français et de mère marocaine. L’étude menée montre que « leur identité prend forme d’un sentiment d’appartenance à deux références culturelles différentes. Les données recueillies ont montré que l’histoire coloniale n’est pas présente dans leurs discours contrairement aux rapports Nord/Sud dans son sens le plus large. L’identification aux deux cultures se (re)présente souvent à travers un registre affectif où l’identification à l’une ou l’autre culture est une forme d’attachement aux parents » (Mouhieddine). Les enfants de parents issus de cultures différentes vont user de diverses stratégies pour forger et revendiquer leur propre identité biculturelle, en tant que citoyens du monde et à laquelle ils s’identifient, en mettant ainsi de la distance par rapport aux problématiques qui concernent plus le couple conjugal que le couple parental (idem).

Le deuxième article s’intéresse à l’influence du contexte et du ciblage didactique en éducation physique et sportive (E.P.S.), sur les perceptions et les représentations du corps. L’étude s’est interrogée sur l’influence des enseignants d’EPS sur les perceptions et les représentations d’élèves de deux classes de 6ème pratiquant la gymnastique ou le cirque (Fernandes et al.). Ainsi on peut constater que les élèves en gymnastique font d’avantage ressortir l’aspect fonctionnel de la représentation du corps, alors qu’il s’agit davantage de l’aspect émotionnel pour les élèves pratiquant l’art du cirque.

Dans les milieux ruraux au Maroc, le fkih, référent de l’islam officiel enseigne aux enfants le Coran, les bases de la religion musulmane et surtout, en tant qu’Imam, il leur apprend à prier. « Mais face aux changements intervenus dans le champ religieux, en partie en raison de l’avènement de nouveaux prêcheurs « orientalisés » actifs dans les mouvements musulmans, le « fkih » est amené à répondre à d’autres attentes d’une population séduite par ces nouvelles formes de spiritualité véhiculées par des programmes d’informations très médiatisés » (Arabe). L’étude menée auprès des jeunes dans la campagne de la province de Khouribga, avait pour finalité de comprendre l’attente des jeunes concernant ces nouvelles approches de la religion musulmane par rapport au contexte religieux traditionnel.

Que se passe-t-il au moment où l’enfant entre à l’école maternelle ? S’appuyant sur le concept de « contrat narcissique » proposé par la psychanalyste Aulagnier, Kannengiesser « a constaté suivant des observations cliniques menées durant le mois de septembre dans les couloirs de deux classes de petite section que l’angoisse des premiers jours se manifestait non seulement chez l’enfant, mais aussi chez les parents ».

Traitant l’impact des réseaux sociaux sur l’expression des jeunes marocains, concernant des relations entre garçons et filles et les sujets touchant à la vie sociale et politique, Bouabid concentre sa communication autour des questions suivantes :
« quel est le profil des jeunes marocains qui ont accès aux réseaux sociaux ?
Leurs échanges concernent-ils la politique et les relations entre les sexes, et existe-t-il une différence d’expression chez ces jeunes à propos des questions politiques et des relations entre les sexes dans les réseaux sociaux et le monde réel ?
Quels sont les effets possibles de ces nouveaux moyens d’expression sur la dynamique et le changement social ? »
Dans sa contribution portant sur « Les relations socio-affectives dans les classes de collège : apport de la sociométrie », Mougenot met en lumière « les relations socioaffectives entretenues par les élèves d’une même classe, selon les établissements qu’ils fréquentent en Picardie. L’appui sur la sociométrie de Moreno permettra d’analyser les réseaux relationnels en termes d’amitié, d’indifférence, voire de rejet. Ces réseaux seront appréciés au regard des établissements scolaires fréquentés dans l’enseignement secondaire et d’appellations particulières du type Réseau d’Education Prioritaire ».

Est ensuite posée la question de « la représentation qu’ont les familles marocaines de leurs jeunes schizophrènes » ? C’est une question d’une grande importance dans une société dans laquelle les relations familiales constituent le socle et la base essentielle de la société. « La schizophrénie est une maladie qui touche principalement les jeunes (de 15 à 30 ans). C’est pourquoi un nombre important de ces jeunes se voient obligés de renoncer à toute activité professionnelle. Restant totalement dépendants de leur famille, celle-ci est devenue pour ces jeunes malades le seul soutien et recours, d’où l’importance de son rôle pour ces malades. Et puisque toute action est co-déterminée par des représentations, nous allons centrer notre travail sur la représentation qu’ont les familles marocaines à l’égard de leurs jeunes schizophrènes pour bien comprendre les réactions qu’ils ont à leurs égards » (Abdessamad).

Grandir au Maroc et en France au risque d’une captation ? Quels sont les risques liés à cette situation pour les jeunes vivants entre deux modes de vie et deux cultures, tout en sachant qu'ils veulent, « dans leur très grande majorité, devenir des porteurs de valeurs humaines supérieures ? La société hypermoderne actuelle, par sa configuration, ses impératifs et ses paradoxes va très souvent à l’encontre de ce désir de valorisation de soi et des autres. Nombre de jeunes fragiles au moment de la refonte identitaire adolescente sont sensibles aux captations radicales qui leur sont offertes (politique, religieuse, idéologique) … Plutôt que de condamner, a priori, les jeunes radicalisés, il est souhaitable de comprendre et de distinguer entre l’extrémisme, le nihilisme, le suivisme qui prennent sens et forme différemment chez les sujets des deux sexes. La contribution s’appuie sur des exemples de sujets en milieu carcéral » (Wallet).

Dans sa communication sur «Identité, culture et acculturation», El Moubaraki aborde le paradigme de l'identité suivant ses constantes invariantes et les influences du milieu de vie, en prenant en considération ce qui relève du conscient objectif et du subjectif. On peut donner comme exemple pour expliciter cette approche, le cas de jumeaux qui évoluent dans le même milieu affectif et qui vont pourtant avoir des caractères et des comportements différents…etc. Ce qui permet de démontrer les limites des analyses totalisantes et généralistes et leur discours réducteur.

Cette seconde partie est clôturée par une communication approfondissant d’une manière consistante le code culturel des jeunes issus de la migration de leurs parents, leur identité et leur insertion sociale. « La construction identitaire des adolescents issus de l’immigration de leurs parents est rendue d’autant plus difficile qu’elle implique d’avoir à choisir un code culturel (celui de leurs parents ou de celui de la société d’accueil), ou de construire de toutes pièces un code impliquant des éléments de l’une et de l’autre culture. Dans cette intervention, nous nous proposons de présenter quelques éléments clés de cette construction, de ses possibilités, et de ses implications tant pour les jeunes eux-mêmes que pour leur entourage (Riard)

 
Mohamed EL MOUBARAKI
Président de Migrations Santé France
 
 
Migrations Santé France
77bis, rue Robespierre
93100 Montreuil
Tél: 01 42 33 24 74
Courriel : contact@migrationsante.org
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